Notre cantonnement, à Kherba, se trouve dans de vieux bâtiments mi-corps de ferme mi-hangars dans le village même. Notre installation est plutôt rudimentaire. Le sol est en terre battue. Nous dormons dans des lits à étage qui sont équipés d’un drap « sac à viande » et d’une couverture. Le « sac à viande » est le drap du dessus et le drap du dessous cousus ensembles sur les côtés et au fond. Nous sommes un peu serrés dedans, aussi, en été, nous dormons sur le dessus à cause de la chaleur. En guise d’armoire c’est la débrouille car il n’y a rien. Nous n’avons même pas un placard. Nous récupérons de vieilles caisses à grenades en bois qui nous servent de coffrets à bijoux. Elles nous permettent de ranger le peu d’objets personnels, de courrier et d’argent que nous avons et sont en général cadenassées.
Encore une parenthèse pour vous dire qu’en deux ans je n’ai jamais entendu parler de quelque vol que ce soit. Quant à nos vêtements, ils sont entassés dans nos deux paquetages rangés sous nos lits. L’hiver notre blouson reste sur un portemanteau à la tête de notre lit. Nous n’avons pas de fer à repasser. Pour le pantalon la technique du repassage consiste à le plier correctement sous le matelas du lit pendant quelques jours.
Je l’ai souvent pratiqué.
Tout le monde est dans le même merdier, tout le monde est solidaire. Pourtant il n’y avait pas que des enfants de cœur dans cette unité. Certains avaient déjà goûté à la prison dans le civil et, selon les rumeurs, y retournaient après leur service : de vrais « gueules d’amour ». Il faut voir comment ils sont fringués. Ce n’est pas toujours réglementaire mais ils s’en foutent. Ils ont parfois une dague à la ceinture à la place du couteau commando. Je crois que la dague était à la mode. Ils l’ont achetée à Affreville ou Orléansville. Ces gars là constituent les meilleurs éléments de l’unité. Comme ils n’ont peur de rien, on peut toujours compter sur eux. Ils ne vous laissent jamais tomber. Malgré le manque de discipline le commando est très efficace sur le terrain.
Il n’est donc pas nécessaire d’être toujours au garde à vous et d’avoir, comme on dit, le petit doigt sur la couture du pantalon.
N’en déplaise à certains gradés, c’est la qualité physique et morale de chaque soldat qui fait la valeur d’une unité de combat. La guerre ce n’est pas de l’entraînement. Je peux vous assurer qu’il n’y avait pas de fils à papa mais, en grande majorité, des ouvriers, des artisans, des commerçants et des paysans.
Un petit mot sur les sanitaires et autres douceurs du camp.
Evidemment nous nous lavons exclusivement à l’eau froide. L’eau chaude est un luxe que nos moyens ne nous permettent pas. Nous ne sommes pas dans un hôtel cinq étoiles. En guise de lavabos nous avons des bacs en tôle équipés d’un tuyau et de quelques robinets pas toujours en très grande forme. L’écoulement se fait à même le sol dans une rigole sur quelques mètres : après ça se débrouille.
Pour la douche, collective bien sûr, l’équipement est identique : tuyau et pommeau, non réglable, en hauteur. Comme les tuyaux de douche ont un parcours aérien, il faut faire très attention en été.
Les premiers qui s’en servent ont de l’eau chaude gratuite. La première fois on est ébouillanté comme des écrevisses. C’est normal avec plus de soixante degrés au soleil en été.
Il faut que je vous parle des WC. Ah ! Les WC, tout un poème, le luxe suprême. Imaginez une fosse creusée à même le sol dans un coin du camp.
Elle mesure environ trois mètres de long sur deux mètres de large pour un mètre de profondeur. Elle est équipée de deux ou trois poutres en bois dans le sens de la longueur. Elle est entourée d’une palissade d’un mètre de haut avec une porte d’entrée sans porte. C’est vraiment le WC collectif. Je vous donne le mode d’emploi : ça peut toujours servir.
Blague mise à part, je ne vous le souhaite pas.
Vous vous installez en travers les deux pieds sur une poutre. Vous baissez le pantalon et vous faites ce que vous avez à faire. En hiver il ne faut pas trop traîner car le service trois pièces est à l’air. Si vous n’êtes pas tout seul vous discutez avec votre voisin. Avant tout vous essayez de garder l’équilibre pour ne pas tomber dans le trou. C’est arrivé et le résultat n’est pas reluisant. Imaginez aussi l’air pur que l’on y respire en été quand il fait plus de quarante degrés à l’ombre et qu’il faut également se battre avec les mouches.
Quand la fosse est pleine, on la rebouche et on en installe une autre plus loin.
En parlant de sanitaires, je me souviens avoir attrapé une bonne dysenterie un été qui a duré quelques jours. J’ai de la chance car, là aussi, je suis un des rares soldats à l’avoir eu qu’une seule fois.
Il faut également que je vous parle de la cantine. J’ai eu l’occasion de visiter les cuisines. Ce n’est pas le top du top non plus.
Les plats sont mijotés sur des cuisinières de campagne à feu de bois datant de la guerre de 14-18.
Le café, enfermé dans des sacs en jute, est mis à tremper dans une marmite d’eau pendant toute la nuit. Il est réchauffé le lendemain matin pour notre petit déjeuner. Cela ne vaut pas l’expresso italien mais, après trois ou quatre jours d’opération, nous le trouvons très bon. La viande de bœuf, quand il y en a, est du surgelé mis à décongeler pendant plusieurs jours.
Le plus gros travail des cuistots est d’enlever, au couteau, petits morceaux par petits morceaux, le papier de protection collé à cette « barbaque ». Nous arrivons quand même à la manger malgré qu’elle soit toujours bien cuite. Tout compte fait il vaut peut-être mieux qu’elle soit trop cuite. Notre plat préféré est le steak frites comme les mômes.
Nous avons souvent des fayots. Dans ces cas là nous avons le droit, le soir, à des récitals en tout genre. Il y a même des concours.
Nous n’avons pas de réfectoire pour l’instant. Les repas se prennent dans nos hangars-dortoirs respectifs.
Deux ou trois copains vont s’approvisionner aux cuisines pour toute la section. Nous mangeons sur des tables en bois assis sur des bancs. En général il y a de l’ambiance, sauf quand la bouffe n’est pas bonne. Tous ces repas sont accompagnés d’un vin rouge en vrac dans des bidons.
Je ne saurai définir ce picrate, ni sa provenance, ni son cépage et encore moins son année. Je me demande s’il y a du raisin là dedans.
Le repas du soir est du même acabit.
Pour améliorer l’ordinaire nous nous rabattons sur les colis expédiés par notre famille de métropole. Là aussi l’amitié est présente. En règle générale nous partageons ces colis avec les copains. Certains n’en reçoivent jamais. Les sous-officiers et les officiers, à partir du grade de brigadier-chef, mangent au mess.
L’après-midi, après ces repas de « fiesta », nous nous attelons aux corvées du camp. L’armée y pourvoit. Il n’est pas question d’errer dans le camp, désoeuvrés.
Il faut nous occuper sainement l’esprit.
Les corvées consistent à nettoyer la piaule et le camp, à renforcer nos barbelés de défense et nos postes de garde, à faire les « pluches » aux cuisines. Comme tout troufion qui se respecte, pour toutes ces corvées, il n’y a pas « le feu au lac ». Nous prenons tout notre temps pour exécuter ces basses besognes. A la fin des corvées, un petit tour au bar du camp n’est pas de refus. Il n’y a pas d’alcool fort genre pastis ou autre (quoique…) mais de la bière, du jus d’orange, de la limonade. Comme la bière n’est pas toujours très fraîche, malgré le frigo, nous la buvons additionnée d’un peu de grenadine : ça s’appelait un « tango ».
La petite bouteille d’orangina, vous savez celle qu’on doit secouer avant de la boire, s’appelait une « couille » mesdames.
Je pense, d’ailleurs, qu’elle était moins gazeuse à l’époque et, surtout, plus naturelle. Quoique non servi au bar, des petits malins arrivent toujours avec un reste de picrate de midi.
Il n’y a qu’un serveur au bar. Lui aussi a la planque.
Je me souviens qu’il était dans notre section à son arrivée. Je l’ai eu comme porteur de musette quand j’avais le FM. J’ai une photo où on le voit derrière moi en opé. Il n’est pas resté longtemps dans la section : des problèmes de santé sans doute.
Le bar est constitué d’une salle intérieure avec un comptoir et d’une sorte d’avancée à l’extérieur avec un toit et ouverte sur les côtés.
C’est l’extérieur qui est le plus fréquenté, surtout en été. Je crois qu’il y avait quelques tables et quelques chaises.
Nous avons droit aussi à notre ration de paquets de cigarettes de troupe. Comme le nombre de paquets est limité, je m’arrange pour racheter la ration de non fumeurs.
J’en trouve aussi au bar mais ce sont des cigarettes Bastos plus chères. Les Bastos sont fabriquées en Algérie.
Après le dîner c’est la veillée.
Certains écoutent une radio sur leur petit transistor. D’autres font leur courrier à leurs parents, leur femme, leurs copains et copines. D’autres encore bouquinent toutes sortes de littérature , la bonne et la moins bonne, des bouquins de cul. Qu’importe, il faut occuper l’esprit pour tenir le coup. Quelques-uns jouent aux cartes. Il y a beaucoup d’amateur de tarot et de poker, souvent pour de l’argent. J’ai appris à jouer au tarot et au bridge là-bas. Je n’ai jamais eu l’occasion d’en rejouer depuis. De temps en temps on se tape une belote ou une coinchée.
Une autre particularité d’une unité combattante comme la nôtre : il n’y a pas de « mitard », de prison comme en métropole. Pourquoi ? Tout simplement car partir en opération est beaucoup plus dur que de rester enfermé au camp.
Quelle punition plus importante voulez-vous donner ? Il n’y en a pas. Donc un « mitard » est superflu.
Maintenant que le tour de la propriété est fait, revenons à nos moutons et parlons un peu de nos opérations sur le terrain.
Je me rappellerais toujours de ma première opération car elle est le symbole de l’imbécillité de certains militaires.
Notre chef d’unité, à l’époque, était un capitaine. Autant que je me souvienne cette première sortie était de courte durée : vingt quatre heures je crois. Rassemblement dans la cour avec sac à dos et armement pour une revue d’effectifs. Petit pitch du commandant. « Pour les nouveaux, bien venue au camp. Pour certains en particulier : je n’aime pas les sursitaires. Messieurs les sursitaires, je me charge de vous en faire baver ». Cela commence bien : bonjour le moral. Monsieur « mon capitaine » oublie un détail important. Nous, nous sommes obligés de venir : lui pas, il est volontaire.
J’ai une mise au point à faire à ce sujet.
Les premiers éléments, à la création du commando, étaient volontaires.
Par la suite, devant le manque de candidature, l’armée a pratiqué, ce qu’on appelle le volontariat d’office. Ce fut mon cas. Je fais cette mise au point car, là aussi, beaucoup de monde, y compris les médias, croit que nous étions tous volontaires. Je n’ai jamais demandé à faire partie d’un commando, on m’y a contraint.
Cette présentation sympathique étant faite, revenons à nos moutons.
Nous partons à pieds et en colonne en direction du djebel El Anay situé derrière le village. Pas besoin de camion pour cette destination toute proche. Pour ce premier « crapahutage » en montagne et dans l’ignorance des besoins, je me suis équipé comme les anciens.
Côté vestimentaire je mets ma tenue commando : veste et casquette camouflées et petit pull kaki sous la veste. Les poches de côté de mon treillis sont gonflées à bloc. Le treillis est le pantalon militaire.
J’y mets des babioles comme mon chèche, mes gants et quelques morceaux de sucre pour redonner du tonus en cas de défaillance.
Le chèche est une longue écharpe africaine utile à beaucoup de chose. Il sert surtout à faire des turbans. Je l’ai utilisé, entre autre, pour me couvrir le nez, la bouche et les oreilles en plein siroco.
Par précaution je mets ma veste fourrée dans mon sac avec un bidon d’eau, des chaussettes de rechange et mes rations. J’ai également mon quart. Il a la forme du bidon et s’adapte au cul de celui-ci.
Ah ! Le quart du troufion, c’est également tout un poème.
Le quart est la tasse réglementaire de l’armée.
Il est en aluminium comme le bidon et possède deux anneaux pliables en guise de poignée.
Nous nous en servons aussi bien pour boire un coup de flotte qu’un coup de picrate, de café ou de gnole. Nous ne le lavons qu’à l’eau froide et encore pas toujours. Il devient vite culotté comme une pipe. Il est aussi crasseux à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous l’utilisons sur des feux de bois ou sur le poêle de notre chambrée pour chauffer de l’eau, du vin ou du café. Il devient vite très noir à l’extérieur avec la fumée.
En un mot, il est franchement « dégueulasse ».
C’est également à la gueule du quart que l’on reconnaît les anciens.
Je suis chaussé de mes pataugas toutes neuves.
Je porte également mes cartouchières et une autre gourde d’eau à la ceinture dans sa housse de protection. J’ai également mon fusil et ma musette de chargeurs FM qui repose en haut du dos sur le sac. L’air de rien ça commence à faire du poids surtout au bout de vingt quatre ou quarante huit heures de marche.
Jugez en par vous mêmes. La musette fait une dizaine de kilo, le fusil aussi.
Avec le sac à dos nous avons donc dans les trente kilo sur le dos.
Nous sommes en novembre. Les grosses chaleurs sont terminées et il ne pleut pas : l’idéal quoi. Je ne vous en dirai pas plus sur cette première sortie car, je l’avoue, je m’en souviens très peu.
Par contre je peux vous raconter le déroulement habituel de nos marches en montagne avec nos nuits à la belle étoile.
Nous progressons en file indienne sur toutes sortes de chemins : routes en terre ou sentiers muletiers. Parfois il n’y a ni l’un ni l’autre. Nous crapahutons alors sur des pentes raides semées d’arbustes et d’arbres rabougris. On monte, on descend. Le sol est souvent jonché de rochers et de cailloux qui roulent sous nos pieds. Nous traversons des ravins et longeons des oueds souvent secs.
Avec plus de trente kilo sur le dos ça devient vite très pénible.
Tout cela se fait dans le silence et toujours avec la crainte de faire de mauvaises rencontres. Après plusieurs heures à ce régime les jambes commencent à avoir du mal à suivre. En hiver nous sommes imbibés de pluie. En été il fait plus de soixante degrés au soleil et là c’est la transpiration qui nous colle à la peau.
A ce régime le dos et les reins en prennent un sacré coup. Actuellement je suis sujet aux maux de dos et lombagos. Je pense que ces pérégrinations, chargé comme une mule, en sont pour quelque chose.
L’ordre de marche n’est pas toujours le même. Le capitaine donne ses directives au départ.
Cent bonhommes espacés les uns des autres d’une dizaine de mètres font une longue colonne. Quand le terrain s’y prête les sections prennent des itinéraires différents. Cette technique, en plus de la discrétion, permet un ratissage plus large du secteur.
Au bout de quelques heures on commence à traîner les pieds et à tirer la langue. De temps en temps nous avons droit à une pause de cinq minutes.
Pendant ces arrêts nous gardons notre bardât sur nous pour pouvoir repartir très vite. Là aussi j’ai appris des anciens. Pour soulager le dos et les reins tout le monde a la même solution.
Il faut s’asseoir, accoté à un talus ou à flan de montagne et, si possible, avec une motte de terre ou un caillou sous le sac à dos. C’est très efficace : les épaules sont allégées. Cette technique permet également de se lever très vite et de se mettre à l’abri en cas de besoin. Il faut toujours être vigilent pour sa sécurité.
Elles paraissent toujours trop courtes ces pauses. Le temps de boire un coup de flotte et on repart.
En été nous ne buvons que deux ou trois gorgées car il faut économiser notre eau.
Nous nous arrêtons plus longtemps à l’heure du déjeuner pour manger nos rations. Au cours de nos repas champêtres il est bien sûr exclu d’allumer un feu. Vous comprenez bien pourquoi.
Nous mangeons donc toujours froid, été comme hiver.
Le soir nous nous installons du mieux possible pour dormir à la belle étoile.
En tête de colonne il y a toujours trois ou quatre éclaireurs. Ils marchent trente ou quarante mètres devant, au-dessus ou en contrebas des chemins quand c’est possible. Leur mission consiste à nous guider sur la bonne piste et, surtout, à détecter les pièges éventuels : mines, grenades piégées et autres divertissements…
En général nous observons un silence radio pendant ces marches. Pourquoi ? C’est très simple. Nos copains d’en face sont équipés de postes transistors qui leur permettent d’entendre un émetteur radio à une distance raisonnable. J’ai testé le système : c’est très efficace. La progression en file indienne nécessite d’observer certaines règles.
Dans la journée on garde une distance de huit à dix mètres, parfois plus, avec celui qui précède pour éviter l’hécatombe en cas d’embuscade. La nuit c’est une autre paire de manche.
Tout dépend de la clarté du ciel.
Par nuit très noire une distance de moins de deux mètres est fréquente. Il ne faut surtout pas perdre de vue celui de devant. Il n’est pas rare que la colonne s’arrête pour recoller les morceaux.
Pourquoi ces marches de nuit ?
Tout simplement pour passer inaperçu et être en position à l’endroit voulu avant le lever du jour. Croyez-moi c’est payant. Beaucoup de fellaghas en ont fait les frais.
Parfois nous passons à proximité d’un village. Là, nous sommes vite repérés. Il y a toujours beaucoup de chiens dehors qui se chargent de prévenir leurs maîtres de notre présence. Personne ne sort de sa mechta pour nous regarder passer. Parfois une petite lumière filtre sous la porte. Nous ne traversons que très rarement des villages puisque nous opérons la plupart du temps en altitude et donc en zone interdite. Ces zones sont des régions non autorisées aux civils. Pratiquement toutes les régions montagneuses sont en zone interdite.
Elles ont été évacuées à une certaine époque afin de pouvoir les contrôler plus facilement.
Les villages qui s’y trouvent sont en ruines aussi, dans ces coins perdus, nous tirons sur tout ce qui bouge.
Avis aux amateurs.
Les marches de nuit sont également propices à toutes sortes de pièges. Les pièges ! on connaît aussi. Au cours de l’une de ces marches les éclaireurs sont tombés sur un guetteur : on appelle ça un « chouf ». Sa mission consiste à surveiller tout un secteur et à rendre compte. Ils sont tellement bien camouflés que, la plupart du temps, nous ne les voyons pas. Je pense que celui-là manquait d’expérience. En général ils ne sont pas armés. Celui-ci a été abattu . Nous l’avons piégé avec deux ou trois grenades quadrillées si bien qu’au moindre mouvement du corps, tout saute. Nous ne restons pas là pour voir le résultat.
Rien n’est trop dur pour un commando : ni le froid, ni la pluie, ni la chaleur, ni la neige, ni les difficultés du terrain, ni les kilomètres. Non, non, ce n’est pas une erreur. J’ai eu de la neige en janvier février dans les montagnes d’Algérie. Tout le monde en bave. Les moins résistants ne sont pas ceux qu’on croit. Les gros balaises ne tiennent pas le coup. Certains sont déplacés dans une autre unité au bout d’une semaine ou deux.
Le fait d’avoir pratiqué beaucoup de sport, avant ma venue en Algérie, m’a rendu un sacré service.
A l’inverse, j’aurai peut-être été planqué dans un bureau.
N’ayons pas de regret : la vie est comme elle est.
Il y a également ceux qui sont dangereux pour leurs copains car ils ont trop la trouille. Ceux-là aussi sont renvoyés. Vous allez me dire : ils font peut-être semblant. Non je ne crois pas, à moins d’être un super acteur. Ce n’est pas le cas. Je pense qu’il est impossible de tricher avec des visages aussi expressifs, des visages de peur. J’ai eu l’occasion d’en côtoyer un dans notre section. Il n’arrêtait pas de rouspéter. Il avait toujours son fusil à l’épaule et faisait tout n’importe comment.
Comme il devenait dangereux et était un fardeau pour nous, il a été viré du commando et expédié dans une autre batterie sur un piton.
Certains militaires de haut rang ont compris que la meilleure façon de contrer les fel sur leur terrain est de pratiquer la guérilla comme eux. La plupart du temps ceux-ci ne sont jamais bien nombreux, au maximum quelques dizaines d’individus. Ils ne sont pas toujours bien armés. Beaucoup n’ont que de vieux fusils de chasse. Leur force est dans leur équipement très léger et surtout dans leur rapidité de déplacement n’importe où, n’importe quand.
Les seuls Français à pouvoir rivaliser avec eux sont la légion et quelques unités de paras.
C’est trop peu et c’est en grande partie pour cette raison que les commandos de chasse ont été créés.
D’ailleurs on retrouve souvent les mêmes pour les coups durs sur le terrain :
- les bérets verts de la légion
- les bérets rouges des paras
- les bérets noirs des commandos
Au cours de mon séjour dans cette unité j’ai également entendu parler des commandos Viet. Je ne les ai pas rencontrés personnellement.
Ce sont des unités d’engagés vietnamiens que l’armée a ramené d’Indochine et qui se sont normalement retrouvés en Algérie. Ils étaient présents dans tous les gros coups, aux avant-postes. Il paraît qu’ils ont eu de grosses pertes au début de la guerre.
Je n’aime pas les para car ils sont souvent crâneurs.
Par contre nous nous sommes toujours bien entendus avec les légionnaires. Ils nous respectent sur le terrain. Il m’est même arrivé de boire l’apéro avec eux à Alger.
Là aussi il faut remettre les pendules à l’heure.
Quoiqu’en disent certains, la légion a été et est toujours, pour moi, bien plus efficace sur le terrain que les paras. C’est assez logique car les légionnaires, à l’époque, étaient des soldats de métier.
Et si nous revenions à nos moutons.
Comment s’organisaient nos nuits à la belle étoile, souvent à plus de mille mètres d’altitude ? La tactique la plus utilisée est de s’installer au-dessus d’un sentier, d’un chemin, à flan de coteau d’un piton.
Chaque équipe se voit attribuer un secteur avec une direction bien précise de surveillance. Bien entendu nous nous servons de la topographie du terrain pour nous camoufler au maximum. Ce n’est pas toujours facile quand il n’y a pas un arbre. Les équipes sont à faible distance l’une de l’autre et dos à dos pour éviter les mauvaises surprises par derrière.
Chacun s’installe pour manger avant la nuit.
Au menu : boites de conserves, pain, orangeade et eau, sans oublier le petit coup de gnole et la dernière cigarette. Comme je vous l’ai dit, nous mangeons toujours froid, même l’hiver. Nous n’avons pas d’ouvre-boîtes aussi nous nous servons carrément de nos couteaux respectifs pour ouvrir nos conserves. Nous mangeons avec ces couteaux ou avec nos doigts.
Nous sommes écologistes avant l’heure car nous ne laissons rien traîner.
Ce n’est pas par respect de la nature mais pour effacer toutes traces de notre passage. Après ce succulent repas, installation pour la nuit et établissement des tours de garde de l’équipe.
Chacun fait une heure à une heure et demie de surveillance. Nous postons un garde par équipe.
Cette organisation permet aux autres de dormir un peu pour récupérer des fatigues de la veille. C’est la dernière heure de garde que je préfère. Voir le jour se lever sur les montagnes, c’est magnifique. C’est souvent la même montre qui circule pour éviter les contestations. Une heure et demie de garde c’est long la nuit, surtout en pleine nature. On entend les chacals japper. Parfois ils sont très près de nous. Les chacals et les sangliers ont souvent été pris à partie pendant la nuit. Je ne crains pas de le dire : j’ai souvent eu la trouille. Ceux qui disent le contraire sont soit des malades, soit des menteurs.
Pourtant, on risque moins un mauvais coup la nuit que de tomber dans une embuscade de jour. Je garde le souvenir des tensions suscitées par ces gardes de nuit en pleine nature. Tous les sens sont en éveil et, plus particulièrement, l’ouïe qui se développe comme la vue. Le moindre bruit nous met en alerte. Il y en a beaucoup, surtout en moyenne montagne.
Pour passer le temps pendant ma garde, je fume une cigarette sous ma veste ou ma djellaba.
Si le temps est clair j’observe la voûte étoilée. Que c’est beau quand il n’y a pas de pollution.
A ce sujet, j’ai une anecdote qui aurait pu nous coûter très chère. J’étais chef d’équipe à l’époque. Au cours d’une nuit sur le terrain, un harki s’est endormi pendant son tour de garde.
Personne pour veiller pendant au moins cinq heures.
Tout le monde s’est réveillé comme un seul homme au petit matin. Je ne vous parle pas de l’engueulade qui a suivi. Le pire aurait pu nous arriver. Cela ne s’est jamais reproduit.
Encore une autre anecdote à vous raconter. Le terrain est souvent truffé de cailloux et d’arbres. Une précision au sujet des forêts. Il y a très peu de grands arbres. La végétation est composée principalement de chênes- lièges et de chênes verts. Il m’est donc arrivé de dormir dans ces arbres. Je me revois encore chercher la bonne fourche de grosses branches : une branche pour se caler le dos et une autre de chaque côté pour ne pas basculer. Je laisse mon sac à dos au sol mais je garde mon arme.
Beaucoup de gens ne me croient pas quand j’évoque ce souvenir et pourtant c’est la vérité.
Il faut dire, qu’à l’époque, j’étais capable de dormir n’importe où. Heureusement car il faut récupérer de la fatigue du jour et être en forme le lendemain pour crapahuter encore et encore. On a l’impression que ça ne va jamais s’arrêter.
Des anecdotes comme celle là je vous en raconterai souvent, plus incroyables les unes que les autres.
Le réveil au petit jour est parfois pénible.
Les courbatures des efforts de la veille sont là.
En général le petit « dej » froid est vite pris et refaire son sac tout autant.
Il n’est, bien sûr, pas question de se toiletter. Par souci d’économie, nous nous rafraîchissons les yeux, la bouche et la gorge av